La collection de l'écrivain et commissaire d'exposition Daniel Abadie : « Son engagement total envers les artistes manquera profondément »

Souvent à contre-courant des tendances dominantes, ce Français a conçu des expositions révolutionnaires pour le Grand Palais, le Centre Pompidou et le Jeu de Paume, et a réintroduit auprès du public des artistes tels qu'Alberto Magnelli et Dorothea Tanning

Gauche : Daniel Abadie à Antibes, 1974, photographié par Hans Hartung. Photo: © Hans Hartung. Fondation Hartung-Bergman. Droite: Wassily Kandinsky (1866-1944), Standhaft, 1931. Aquarelle, plume et encre de Chine et spritztechnik sur papier. 48,5 x 47,6 cm. Adjugé 482 600 € le 30 septembre 2025 chez Christie’s à Paris

Daniel Abadie n'avait que 18 ans et était encore au lycée lorsqu'il publie sa première revue de poésie, Strophes, depuis la maison de ses parents en banlieue parisienne en 1963. Cette publication en noir et blanc, présentant des textes des poètes Max Jacob et René Char, révèle une passion lycéenne pour le surréalisme à son apogée et une fascination pour la revue marxiste des années 1920 Philosophies, dirigée par Pierre Morhange, Henri Lefebvre, Georges Politzer et Norbert Guterman. Dans l'atmosphère intellectuelle foisonnante du Paris du milieu des années 1960, le fanzine d'Abadie suscite l'intérêt de l'avant-garde, et rapidement le rédacteur en chef précoce se fait un nom sur la scène artistique de la ville.

Au cours des 60 années suivantes, jusqu'à sa mort en 2023, Abadie forge un parcours unique comme commissaire d'exposition et écrivain. Il conçoit des expositions révolutionnaires pour le Grand Palais, le Centre Pompidou et le Jeu de Paume, et réintroduit auprès du public des artistes tels que le peintre italien Alberto Magnelli et la surréaliste américaine Dorothea Tanning.

Abadie était une personnalité audacieuse et affirmée, comme le dépeint Catherine Millet (Catherine M.) dans son roman autobiographique Commencements, qui raconte leurs vies de jeunes adultes à Paris. Son enthousiasme pour l'art se nourrit de sa dévotion au surréalisme, dont il utilise les principes avec brio, trouvant des moyens imaginatifs et subversifs de contourner les obstacles techniques et bureaucratiques.

« Il a donné une nouvelle visibilité à des figures clés de l'abstraction française — à rebours des tendances dominantes des tendances dominantes », déclare son amie et collègue, l'ancienne ministre de la Culture Rima Abdul Malak.

Sophie Taeuber-Arp (1889-1943), Plans et triangles réciproques, 1931. Huile sur panneau dans un cadre de l'artiste. 28,3 x 37 x 2,4 cm. Adjugé 787 400 € le 30 septembre 2025 chez Christie’s à Paris

Le 30 septembre 2025, Collection Daniel Abadie, Une vie d'artistes est proposée chez Christie’s à Paris, présentant des œuvres de nombreux artistes que le commissaire et écrivain a défendus tout au long de sa carrière, parmi lesquels Jean Dubuffet, Wassily Kandinsky, Sophie Taeuber-Arp and Zao Wou-Ki. « Son regard affûté et généreux ainsi que son engagement total envers les artistes manquera profondément », affirme Malak.

Nous revenons ici sur sa carrière à travers sept des œuvres proposées.

Jean Hélion, Nu renversé, 1949

En 1970, Abadie co-commissarie l'exposition Hélion: 100 œuvres 1928-1970 au Grand Palais. À seulement 25 ans, Abadie s'engage à réintroduire l'œuvre de Jean Hélion auprès du public français. L'artiste a quitté la France pour New York en 1934, où il vit une sorte de conversion à la figuration. Ce fut un changement sismique pour le peintre qui — avec Jean Arp et Theo van Doesburg — avait été un pionnier de l'abstraction à Paris, célébré pour ses formes biomorphiques.

Jean Hélion (1904-1987), Nu renversé, 1949. Huile sur toile. 81 x 60 cm. Adjugé 63 500 € le 30 septembre 2025 chez Christie’s à Paris

Nu renversé (1949) appartient à un ensemble d'œuvres réalisées entre 1949 et 1951, dans lesquelles Hélion inverse la figure féminine — une étape importante dans son évolution de l'abstraction vers la figuration. L'œuvre est peinte durant son mariage avec Pegeen Vail, fille de la collectionneuse d'art Peggy Guggenheim, à une époque où Hélion, inspiré par le symboliste Charles Baudelaire, cherche la beauté dans les aspects quotidiens de la vie moderne.

Dorothea Tanning, Sans titre, 1965

En 1977, Abadie écrit le poème For Dorothea Tanning, qui décrit un rêve surréel : « Sous le rideau des ombres, mordant dans la chair du silence, l'offense du matin. » Le commissaire a contribué de manière significative à la redécouverte de la surréaliste américaine lorsqu'il organise une rétrospective de ses peintures et sculptures au CNAC (Centre national d'art contemporain, plus tard absorbé par le Pompidou) en 1974.

Dorothea Tanning (1910-2012), Sans titre, 1965. Aquarelle et crayon de cire sur papier. 13,3 x 67,5 cm

Au cœur de l'exposition se trouve une collection de sculptures anthropomorphiques molles, inspirées, selon l'artiste, d'un rêve. Les œuvres sont disposées dans une fausse chambre d'hôtel, un intérieur sombre où les sculptures pendent aux murs comme des formes de vie extraterrestres, faisant écho à l'atmosphère inquiétante de ses peintures. Abadie considère que Tanning a créé certaines des images les plus méticuleusement rendues du mouvement surréaliste : ludiques, érotiques et immergées dans le merveilleux.

Jean (Hans) Arp, Objets célestes, 1962

Lorsque le Centre Pompidou ouvre ses portes en 1977, Abadie organise l'une de ses premières expositions, un panorama passionnant du dialogue transculturel entre Paris et New York entre 1945 et 1975. Avec la montée du nazisme en Europe dans les années 1930, de nombreux artistes d'avant-garde se réfugient à New York, où leurs innovations subversives trouvent un foyer au sein de la scène artistique naissante de la ville.

Jean (Hans) Arp (1886-1966), Objets célestes, 1962. Relief en bois peint. 75,6 x 75,6 x 8,8 cm. Adjugé 190 500 € le 30 septembre 2025 chez Christie’s à Paris

Après la Seconde Guerre mondiale, d'anciens militaires américains viennent à Paris grâce à des bourses du G.I. Bill et s'installent sur la Rive gauche bohème, désireux d'embrasser la réputation de la ville en matière d'art d'avant-garde. Rapidement, ces intrus apportent leur esprit d'urbanisme nord-américain au mélange d'influences culturelles qui façonne l'abstraction moderne. Abadie est l'un des premiers commissaires à reconnaître cette synthèse culturelle vibrante, dans l'exposition Paris-New York : 1945-1975, qui présente, entre autres, Jean Arp, Marcel Duchamp, Pierre Soulages, Sam Francis et Niki de Saint Phalle.

Alberto Magnelli, Coordination, 1957

Abadie joue un rôle clé dans la redécouverte de l'artiste italien Alberto Magnelli, pionnier de l'abstraction européenne qui forge un parcours singulier entre futurisme, cubisme et abstraction géométrique. En 1986, Abadie organise une rétrospective majeure au Musée national d'art moderne à Paris, rétablissant Magnelli comme un innovateur audacieux qui explore l'interaction entre forme, ligne et courbe pour créer des chefs-d'œuvre rythmiques.

Alberto Magnelli (1888-1971), Coordination, 1957. Huile sur toile. 195 x 130,5 cm. Adjugé 285 750 € le 30 septembre 2025 chez Christie’s à Paris

Coordination (1957) est un exemple majeur de la série expérimentale « Fork Graffiti » de l'artiste, dans laquelle il utilise les dents d'une fourchette pour animer la surface peinte avec un effet remarquablement original.

Jesús Rafael Soto, Gran blanco, 1966

En 1994, Abadie devient directeur du Jeu de Paume récemment rénové à Paris, transformant l'institution en une galerie innovante pour l'art contemporain. Abadie n'est pas étranger au bâtiment, ayant supervisé une exposition majeure de l'artiste vénézuélien Jesús Rafael Soto en 1977. Le peintre était arrivé à Paris à la fin des années 1950 dans le cadre d'une vague de jeunes artistes sud-américains désireux d'embrasser les événements d'avant-garde dans la capitale française. Il intègre rapidement la scène de l'art cinétique, participant à des expositions avec Alexander Calder, Duchamp et Victor Vasarely.

Jesús Rafael Soto (1923-2005), Gran blanco, 1966. Huile, tiges d'acier, aluminium, fils de nylon sur panneau. 157,2 x 207,2 x 29 cm. Adjugé 228 600 € le 30 septembre 2025 chez Christie’s à Paris

Composition audacieuse combinant peinture à l'huile, tiges d'acier et fil de nylon fin, Gran blanco (1966) figure dans la rétrospective du Jeu de Paume, qui met en avant l'artiste comme une force dynamique de l'abstraction tardive.

Jean Dubuffet, Texturologie XXVII (sable et argent), 1958

Abadie rejoint le conseil d'administration de la Fondation Dubuffet en 2007. Six ans plus tôt, il a organisé la grande exposition du centenaire du pionnier de l'Art brut au Pompidou, qui présente plus de 280 peintures et 100 dessins, et intègre toutes les grandes innovations de l'artiste, notamment son cycle « Corps de dame » et ses dernières peintures « Non-lieu » de l'année précédant sa mort en 1985

Jean Dubuffet (1901-1985), Texturologie XXVII (sable et argent), 1958. Huile sur toile. 114 x 146 cm. Adjugé 361 950 € le 30 septembre 2025 chez Christie’s à Paris

Ses Texturologies de la fin des années 1950 comptent sans doute parmi ses pièces les plus accomplies, combinant peinture, sable et terre en compositions granulaires qui font écho à la technique « all-over » développée par Jackson Pollock dans les années 1940. Dubuffet souhaite créer l'impression d'une « matière vivante et scintillante » évoquant la Terre, mais aussi le cosmos étincelant d'étoiles, préfigurant la fascination de nombreux artistes modernes pour la course à l'espace dans la décennie suivante.

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Fabienne Verdier, Flux, 2008

En 2013, Abadie organise une exposition de l'œuvre de Fabienne Verdier au musée Groeninge à Bruges. La peintre attire l'attention d'Abadie pour sa capacité à intégrer la peinture chinoise traditionnelle dans ses vastes toiles abstraites. « Impulsion et maîtrise, science du passé et spontanéité de l'instant », écrit-il. « L'œuvre de Fabienne Verdier ne joue pas avec les contraires, elle les réconcilie. »

Fabienne Verdier (née en 1962), Flux, 2008. Huile, encre et vernis sur toile montée sur panneau. 185 x 135 cm. Adjugé 120 650 € le 30 septembre 2025 chez Christie’s à Paris

Née à Paris en 1962, la jeune Verdier perfectionne ses compétences dans les arts traditionnels grâce à une bourse à Chongqing en Chine au début des années 1980. En étudiant la calligraphie et la peinture, Verdier développe un style gestuel expansif qu'elle utilise pour transmettre sur toile la force et l'énergie vitales de la nature.

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